- Pourquoi « compter les maquereaux » signifie-t-il mentir sur son âge en japonais ?
- Première clé : yomu ne signifiait pas seulement « lire »
- L’expression était déjà utilisée à l’époque d’Edo
- Théorie 1 : il fallait compter rapidement les maquereaux
- Théorie 2 : deux maquereaux pouvaient compter pour une seule unité
- Théorie 3 : peut-être que saba ne désignait pas à l’origine le maquereau
- Alors, quelle théorie est correcte ?
- À l’origine, l’expression ne concernait pas seulement l’âge
- Existe-t-il un équivalent en français ?
- Un marché aux poissons de l’époque d’Edo caché dans le japonais quotidien
Pourquoi « compter les maquereaux » signifie-t-il mentir sur son âge en japonais ?
En japonais, 鯖を読む (saba o yomu) est une expression courante qui signifie arranger un chiffre à son avantage, notamment son âge.
Prise littéralement, elle paraît pourtant étrange :
- 鯖 (saba) = maquereau
- 読む (yomu) = lire
Pourquoi donc “lire des maquereaux” voudrait-il dire se rajeunir de quelques années ?
La réponse nous ramène aux anciens sens des mots japonais, aux marchés aux poissons de l’époque d’Edo et à plusieurs théories étymologiques concurrentes. Le point important est que l’histoire est plus intéressante — et moins certaine — que ne le laisse penser l’explication habituelle en une phrase.
Première clé : yomu ne signifiait pas seulement « lire »
Le premier indice se trouve dans le verbe 読む (yomu).
Aujourd’hui, les apprenants de japonais le rencontrent surtout au sens de “lire” : on yomu un livre, un journal ou un message. Historiquement, cependant, yomu pouvait aussi signifier compter.
Les dictionnaires japonais conservent ce sens ancien, avec des exemples où l’on compte des jours, des mois, des nuits ou des objets un par un.
Historiquement, 鯖を読む devient donc plus logique si on ne le comprend pas comme “lire des maquereaux”, mais comme :
« compter les maquereaux ».
Cela résout la moitié du mystère.
L’autre moitié est plus difficile : pourquoi compter des maquereaux serait-il devenu associé à des chiffres inexacts ou volontairement manipulés ?
L’expression était déjà utilisée à l’époque d’Edo
Ce n’est pas de l’argot moderne.
Le Nihon Kokugo Daijiten relève un exemple datant de 1753, où saba o yomu était déjà employé au sens figuré pour déformer un décompte.
Cela signifie que l’expression est installée dans la langue japonaise depuis plus de 270 ans.
En revanche, nous ne pouvons pas dire avec la même assurance comment elle est née. Plusieurs explications subsistent et les dictionnaires considèrent généralement son étymologie comme incertaine.
Théorie 1 : il fallait compter rapidement les maquereaux
C’est l’explication la plus connue.
Le maquereau est relativement périssable. Avant la réfrigération moderne, les marchands avaient de bonnes raisons d’écouler rapidement une grosse prise.
Selon cette théorie, les vendeurs comptaient donc les maquereaux à grande vitesse. Un comptage rapide pouvait naturellement produire des erreurs, tout en facilitant aussi un décompte volontairement faux.
Avec le temps, “compter les maquereaux” aurait ainsi été associé à un chiffre commodément peu fiable.
L’image est séduisante : un marché animé, des caisses de poissons qui se gâtent vite, des marchands criant des nombres et un total peut-être un peu plus flexible qu’il ne devrait l’être.
Mais ce n’est pas la seule explication.
Théorie 2 : deux maquereaux pouvaient compter pour une seule unité
Le Japon traditionnel connaissait aussi un produit conservé appelé 刺鯖 (sashi-saba).
Les maquereaux étaient préparés et disposés par paires, et des descriptions historiques indiquent qu’une paire pouvait être considérée comme une unité de comptage appelée 一刺 (issashi).
Cela crée une ambiguïté évidente : compte-t-on les poissons individuellement ou des unités composées de deux poissons ?
Certaines explications de saba-yomi relient cette ancienne convention à l’idée ultérieure de chiffres qui ne correspondent pas tout à fait au nombre réel de poissons.
Théorie 3 : peut-être que saba ne désignait pas à l’origine le maquereau
Une autre théorie particulièrement intéressante concerne l’ancien mot 魚市 (isaba), associé aux marchés aux poissons et au commerce du poisson.
Certaines explications étymologiques rapprochent l’expression de 魚市読み (isaba-yomi), une manière rapide de compter utilisée dans le commerce du poisson. Selon cette théorie, isaba-yomi se serait progressivement raccourci en saba-yomi, avant que le caractère familier 鯖, le maquereau, ne lui soit associé.
Si cette hypothèse est juste, l’expression aurait d’abord signifié quelque chose de plus proche de “compter comme au marché aux poissons” que de “compter des maquereaux”.
Cette théorie est l’une des raisons pour lesquelles il vaut mieux ne pas présenter comme un fait prouvé la populaire histoire selon laquelle “le maquereau se gâte rapidement”.
Alors, quelle théorie est correcte ?
Nous ne le savons pas avec certitude.
Les principales explications partagent néanmoins un décor historique similaire : poissons, marchés, comptage rapide, unités inhabituelles et transactions commerciales dans lesquelles les chiffres pouvaient devenir flexibles.
En 1753, saba o yomu signifiait déjà déformer un nombre. Le chemin exact qui a conduit à ce sens demeure incertain.
Cette incertitude n’affaiblit pas l’histoire. Elle en fait partie.
À l’origine, l’expression ne concernait pas seulement l’âge
Aujourd’hui, 鯖を読む est particulièrement courante lorsqu’on parle de l’âge.
Une personne qui a 42 ans mais prétend en avoir 39 est サバを読んでいる (saba o yonde iru).
Mais le sens de l’expression est plus large. Il s’agit de manipuler un chiffre pour sa propre convenance. Selon le contexte, cela peut concerner une quantité, de l’argent, la taille, le poids ou d’autres valeurs.
Il existe même une expression moderne et plaisante, 逆サバ (gyaku-saba, “saba inversé”), pour quelqu’un qui prétend être plus âgé au lieu de se rajeunir.
Le poisson a complètement disparu de la situation. Ce qui reste, c’est l’idée d’un chiffre étrangement commode.
Existe-t-il un équivalent en français ?
Il n’existe pas d’équivalent exact faisant intervenir un poisson.
Pour le sens général, on peut parler de “trafiquer les chiffres”, “arranger les chiffres” ou “maquiller les nombres”.
Pour l’âge en particulier, quelqu’un peut “se retirer quelques années”.
Le concept n’est donc pas propre au Japon. Ce qui est japonais, c’est le fossile linguistique conservé dans l’expression.
Une phrase moderne et familière comme :
ちょっとサバ読んだ。 Chotto saba yonda.
signifie à peu près :
« J’ai un peu arrangé le chiffre. »
Personne ne pense généralement à un véritable maquereau.
Un marché aux poissons de l’époque d’Edo caché dans le japonais quotidien
C’est l’un des plaisirs de la langue ordinaire : des expressions peuvent survivre longtemps après la disparition du monde qui les a produites.
Le Japon moderne possède la réfrigération, les balances électroniques, les codes-barres et les systèmes informatisés de gestion des stocks. Pourtant, une personne qui se retire trois ans peut encore être accusée de compter des maquereaux.
On débat encore pour savoir si l’expression vient de marchands pressés, de poissons conservés par paires, du comptage isaba des marchés, ou d’un mélange de ces traditions.
Mais sous une plaisanterie banale à propos de l’âge se cache le vocabulaire d’un Japon commercial plus ancien.
L’histoire ne survit pas toujours dans les temples célèbres ou les vitrines de musée. Elle peut aussi se cacher dans les petites expressions étranges que les gens utilisent tous les jours sans y penser.
Et quelque part au cœur de 鯖を読む, un marchand de poisson de l’époque d’Edo compte peut-être encore un peu trop vite.
