Chevaux de concombre et vaches d’aubergine : les animaux végétaux de l’Obon japonais

A cucumber horse and eggplant cow with wooden legs displayed on a black tray for Obon

Un concombre repose sur un petit plateau, doté de quatre fines pattes en bois. À côté se tient une aubergine construite de la même manière.

L’un est long et mince. L’autre est ronde et lourde. Ensemble, ils ressemblent à quelque chose qu’un enfant aurait fabriqué pendant un après-midi d’été tranquille.

Mais ces animaux végétaux ne sont pas des jouets.

Dans de nombreux foyers japonais, ils sont fabriqués pendant l’Obon, la période annuelle durant laquelle les familles se souviennent de leurs ancêtres et accueillent leurs esprits. Le concombre représente un cheval, tandis que l’aubergine représente une vache.

Ce sont des véhicules pour un voyage entre deux mondes.

Des légumes ordinaires deviennent spéciaux

Watercolor illustration of a cucumber horse and eggplant cow displayed with Obon offerings in a Japanese home
A cucumber horse and eggplant cow displayed with flowers and offerings during Obon. Illustration created for Ordinary Japan.

Pendant la majeure partie de l’année, concombres et aubergines sont des ingrédients tout à fait ordinaires au Japon.

On les trouve dans les salades, les pickles, les plats sautés et les accompagnements d’été. Ils s’empilent au rayon légumes des supermarchés et deviennent bon marché lorsque les récoltes estivales sont abondantes.

Puis l’Obon arrive.

Quatre petits morceaux de bois sont plantés dans chaque légume pour former les pattes. Les matériaux traditionnels peuvent inclure l’ogara, des tiges de chanvre pelées, tandis qu’aujourd’hui on utilise aussi des baguettes, des brochettes de bambou et des cure-dents.

Le concombre devient un cheval. On l’appelle shōryō-uma, un cheval des esprits.

L’aubergine devient une vache, parfois appelée shōryō-ushi.

Les deux peuvent aussi être désignés ensemble comme shōryō-uma ou ushi-uma.

La transformation ne demande presque rien. Pas de sculpture complexe, de matériau coûteux ni de savoir-faire spécialisé. Un légume familier est simplement regardé autrement.

Le concombre allongé ressemble au corps d’un cheval. L’aubergine arrondie paraît plus lente et lourde, comme une vache.

Cette différence de forme est aussi la clé de leur signification.

Pourquoi un cheval de concombre ?

Dans de nombreuses traditions de l’Obon, on croit que les esprits des ancêtres reviennent brièvement dans le monde des vivants.

L’Obon est généralement célébré autour du 13 au 16 août, même si certaines régions l’observent en juillet ou suivent d’autres calendriers locaux. Les familles peuvent visiter les tombes, nettoyer les autels domestiques, allumer des lanternes et préparer de la nourriture pour les proches décédés.

Au début de l’Obon, les ancêtres sont invités à rentrer à la maison.

Le cheval de concombre doit les transporter rapidement.

Un cheval est rapide, alors le message est simple :

S’il vous plaît, rentrez à la maison le plus vite possible.

C’est une expression d’affection exceptionnellement directe. La famille a attendu cette brève réunion et ne veut pas que le trajet dure plus longtemps que nécessaire.

Pourquoi une vache d’aubergine ?

À la fin de l’Obon, les esprits doivent repartir.

Cette fois, on leur donne une vache.

Une vache avance plus lentement qu’un cheval. On peut aussi l’imaginer transportant la nourriture et les cadeaux offerts par la famille pendant l’Obon.

Le message est l’inverse de celui du cheval de concombre :

S’il vous plaît, prenez votre temps pour repartir.

La famille voulait que les ancêtres arrivent vite, mais elle hésite à les voir partir.

Le cheval et la vache décrivent donc plus qu’un moyen de transport. Ensemble, ils expriment la forme émotionnelle d’une réunion : l’attente au début et la réticence à la fin.

Venez vite.

Repartez lentement.

Ce petit contraste rend la coutume particulièrement mémorable.

Pourquoi des concombres et des aubergines ?

Il n’existe pas d’origine unique et clairement documentée pour ces animaux végétaux.

Une explication pratique est que concombres et aubergines sont des légumes d’été traditionnels au Japon. Ils sont récoltés en grande quantité autour de la période de l’Obon et sont depuis longtemps des aliments familiers et accessibles.

La coutume ne nécessitait pas d’achat spécial. Une famille pouvait utiliser ce qui poussait à proximité ou se trouvait déjà dans la cuisine.

C’est une partie importante du caractère de cette tradition.

Les légumes ne sont pas précieux parce qu’ils sont rares. Ils deviennent précieux grâce au sens qu’on leur attribue.

Les coutumes saisonnières japonaises fonctionnent souvent ainsi. Un matériau ordinaire — une plante, un aliment, un morceau de papier ou une petite flamme — reçoit temporairement un rôle cérémoniel. Lorsque la saison se termine, il retourne à la vie quotidienne.

La frontière entre quotidien et rituel n’est pas toujours spectaculaire.

Parfois, elle tient à quatre petites pattes en bois.

Toutes les familles japonaises en fabriquent-elles ?

Non.

Les coutumes de l’Obon varient considérablement selon les régions, les traditions bouddhiques et les familles. Même les dates de l’Obon ne sont pas uniformes dans tout le Japon.

Certains foyers préparent soigneusement un autel spécial avec lanternes, fleurs et offrandes. D’autres visitent surtout la tombe familiale. Certains participent aux danses Bon Odori ou retournent dans leur ville natale, tandis que d’autres se contentent de se souvenir silencieusement de proches disparus.

Beaucoup de Japonais savent ce que sont le cheval de concombre et la vache d’aubergine sans en fabriquer eux-mêmes.

La coutume peut être familière grâce à la maison des grands-parents, un temple, une présentation de supermarché, une activité scolaire ou une illustration vue dans l’enfance.

Il existe aussi des différences locales dans la fabrication, la présentation et l’interprétation des animaux. Dans certaines régions, d’autres légumes ou matériaux sont utilisés. On trouve également des animaux réutilisables en paille, tissu, verre ou textile décoratif.

Il n’existe pas un Obon unique pratiqué exactement de la même façon par tous les foyers. Certaines traditions bouddhiques, notamment le Jōdo Shinshū, ne considèrent généralement pas que les ancêtres reviennent d’un autre monde pendant l’Obon et n’utilisent donc pas traditionnellement les feux d’accueil ou les animaux des esprits de la même manière.

Cette diversité ne rend pas la tradition moins réelle. Elle montre comment les coutumes survivent : non comme des objets figés dans un musée, mais comme des pratiques que les familles adaptent, simplifient ou abandonnent parfois.

Un retour familial silencieux

L’Obon est souvent visible à travers de grands événements publics.

Les festivals de Bon Odori remplissent les soirées d’été de musique et de danse. Des cérémonies célèbres comme le Gozan Okuribi de Kyoto allument d’immenses feux dans la nuit. Trains, aéroports et autoroutes se remplissent lorsque les gens retournent dans leur ville natale.

Mais une grande partie de l’Obon se déroule silencieusement dans les maisons privées.

Quelqu’un enlève la poussière d’un autel.

Un plat préféré est placé devant une photographie.

Une lanterne est allumée.

Un concombre et une aubergine reçoivent quatre pattes.

Aucun de ces gestes n’est spectaculaire, mais ensemble ils créent dans la maison une place pour les membres absents de la famille.

Les animaux végétaux sont particulièrement doux parce qu’ils ne cherchent pas à rendre la mort distante ou effrayante. Ils imaginent les ancêtres comme des voyageurs : des membres de la famille qui connaissent le chemin de la maison, ont besoin d’une monture et ne doivent pas être pressés lorsqu’il est temps de repartir.

Le sens caché dans les choses ordinaires

Un cheval de concombre et une vache d’aubergine peuvent sembler amusants au premier regard.

Ils sont un peu irréguliers, clairement faits maison et parfois à peine capables de tenir debout. Cela fait partie de leur charme.

Ils montrent comment un objet ordinaire peut porter un sentiment beaucoup plus vaste que lui.

Un concombre devient le souhait de revoir quelqu’un le plus vite possible.

Une aubergine devient le souhait de retarder un nouvel au revoir.

Pendant quelques jours d’été, deux légumes de la cuisine cessent d’être de simples ingrédients.

Ils attendent à l’entrée entre ce monde et l’autre : l’un prêt à courir, l’autre préparé à rentrer lentement.

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